
Bien vieillir à domicile : entretien avec Legrand Care
« Ce n'est pas de vieillir qui leur fait peur. C'est de peser sur les leurs. »
Entretien avec Aurélien Poisson, Directeur France, Legrand Care
Publié par Thina FILAHARA, Co-fondatrice de Vivalea
Legrand Care, c'est la marque du groupe Legrand dédiée à l'assistance à l'autonomie et à la santé connectée : présente dans plus de 40 pays, au service de plus d'un million de personnes. Ce qui la distingue aujourd'hui, c'est une bascule vers la prévention, des capteurs capables de repérer, dans les habitudes de vie du quotidien, les signaux faibles d'un déclin (qualité du sommeil, dénutrition) avant que la crise n'arrive. Aurélien Poisson en est le directeur France, et c'est peut-être pour ça que notre échange avait autant de substance : il incarne cette vision au quotidien, avec la conviction de quelqu'un qui est sur le terrain, pas seulement dans les chiffres.
C'est d'ailleurs un chiffre qu'il m'a lui-même donné qui m'a le plus marquée : 700 000 personnes âgées vivent aujourd'hui en France dans un isolement social quasi total. Le chiffre frappe. Ce qu'il raconte de notre rapport au vieillissement frappe davantage encore.
Je m'attendais à parler téléassistance, innovation et maintien à domicile. Aurélien, lui, a préféré partir d'une question plus intime : comment vieillir sans avoir le sentiment de devenir un poids pour ceux qu'on aime ? Je suis surtout repartie avec sa façon de voir les choses, souvent à contre-courant des discours habituels du secteur.
Selon lui, les futurs seniors savent déjà ce que c'est d'être aidant
C'est l'un des premiers constats qu'Aurélien pose : les personnes qui deviendront seniors demain sont souvent celles qui accompagnent déjà leurs parents aujourd'hui. Elles connaissent les appels, les rendez-vous médicaux, les démarches administratives, les inquiétudes du quotidien. Pour lui, cette expérience façonne forcément leur propre regard sur le vieillissement.
« Les personnes qui vont arriver seniors demain sont celles qui sont aidantes aujourd'hui. »
Cette phrase m'a marquée. Elle pose une question simple, qu'il développe ensuite : comment imaginer son propre vieillissement quand on a déjà vécu, de l'autre côté, les difficultés liées à la perte d'autonomie ?
D'après lui, cela explique en partie pourquoi les attentes évoluent. Les gens ne veulent plus seulement être accompagnés quand un problème survient : ils veulent pouvoir anticiper, comprendre, choisir, et préserver le plus longtemps possible leur capacité à décider pour eux-mêmes.
Pour Aurélien, ce qui fait peur, ce n'est pas de vieillir. C'est de peser sur les autres.
C'est probablement le point sur lequel il a été le plus catégorique dans notre échange. La peur du vieillissement, selon lui, n'est pas nécessairement la peur de vieillir : c'est souvent la peur de dépendre, de devoir demander, de déranger, de devenir un fardeau pour ses proches, et finalement de perdre une forme de liberté.
C'est pour cela, explique-t-il, que les solutions autour du vieillissement doivent évoluer. Il ne suffit plus de répondre à une situation de crise : il faut créer assez de sécurité pour que les personnes continuent à vivre leur vie avec confiance. Et cette sécurité, insiste-t-il, tient parfois à quelque chose de très simple : savoir que quelqu'un veille, sans avoir le sentiment d'être surveillé.
C'est une nuance qu'il tient à poser clairement : la technologie ne devrait pas prendre la place de la personne, mais lui permettre de rester actrice de son parcours.
La téléassistance, dit-il, doit passer de la réaction à l'anticipation
Aurélien décrit une téléassistance longtemps associée à l'urgence : une chute, un malaise, un bouton sur lequel on appuie quand il est déjà trop tard pour prévenir le problème. Cette logique, selon lui, est en train de changer. L'enjeu aujourd'hui, dit-il, est de détecter certains changements, repérer des situations inhabituelles et intervenir avant que la situation ne devienne critique.
« Une heure passée au sol, c'est quasiment dix jours d'hospitalisation. »
Il détaille : une chute n'est jamais seulement une chute. Elle peut entraîner une hospitalisation, une perte de confiance, une baisse de mobilité, puis un cercle difficile à inverser. Prévenir devient donc, selon lui, aussi important que réagir à condition de considérer la technologie comme une infrastructure de sécurité autour de la personne, et non comme une fin en soi.
C'est une vision qui rejoint directement ce qu'on essaie de faire chez Vivalea avec Connect, mais c'est bien lui qui a posé le cadre le premier dans notre conversation.
« Le lien humain reste essentiel », rappelle-t-il
Malgré toute cette technologie, Aurélien revient sans cesse sur un même point : rien ne remplace une personne qui écoute. On peut multiplier les objets connectés, les applications, les capteurs, les plateformes, pour lui, ça ne change rien à l'essentiel.
« Le lien humain reste essentiel. »
Il précise sa pensée : une personne âgée n'est pas un ensemble de données à surveiller. Elle a une histoire, des habitudes, des envies, des peurs, des préférences. Elle peut changer d'avis, vouloir rester chez elle aujourd'hui et envisager autre chose demain. Elle a parfois besoin d'une aide très concrète, mais surtout du sentiment que quelqu'un comprend réellement sa situation. C'est sur ce point, plus que sur tout le reste, qu'il a insisté le plus longtemps pendant notre échange : ne jamais confondre accompagnement et surveillance.
« Je ne crois pas au dogme du 100 % domicile »
Le maintien à domicile est souvent présenté comme l'objectif ultime du secteur. Aurélien s'en démarque clairement : « Je ne suis pas pour le 100 % domicile. »
Il argumente : une personne ne devrait pas avoir à rester chez elle à tout prix si son logement devient inadapté, si elle est isolée ou si elle n'y est plus en sécurité. Vieillir chez soi, selon lui, n'a de sens que si l'on continue à y vivre, pas seulement à y être maintenu.
Sa conviction, c'est qu'il faut arrêter de penser le vieillissement avec des réponses uniques. Certaines personnes voudront rester chez elles, d'autres choisiront un habitat partagé, d'autres encore auront besoin d'un établissement, et certaines alterneront entre plusieurs solutions au cours de leur vie. Pour lui, il n'existe pas un parcours unique du vieillissement.
L'isolement, un sujet qui revient sans cesse dans son discours
C'est peut-être le sujet sur lequel Aurélien a été le plus longuement, alors qu'on ne l'avait pas prévu au départ. On peut être chez soi, autonome, avoir un téléphone, une télévision, et être profondément seul, dit-il. Pour lui, l'isolement social n'est pas qu'un problème de confort : il pèse sur la santé, sur la mobilité, et jusqu'à l'envie de prendre soin de soi. Il évoque en particulier certaines populations vieillissantes plus exposées à cette solitude, notamment celles qui ont construit leur vie avec moins de liens familiaux, ou qui se sont éloignées de leur entourage au fil des années.
Sa conclusion sur ce point : le vieillissement ne fait pas disparaître les histoires de vie, il les rend parfois encore plus visibles.
Sa vision pour demain : un seul endroit pour tout comprendre
C'est l'idée qu'il développe le plus longuement quand je lui demande à quoi pourrait ressembler l'avenir du secteur. Aujourd'hui, explique-t-il, quand une personne âgée ou sa famille rencontre une difficulté, elle doit souvent naviguer entre une multitude d'acteurs : un pour les aides à domicile, un autre pour l'adaptation du logement, un autre pour la téléassistance, un autre encore pour les démarches administratives. Et parfois, personne n'a réellement la vision globale de la situation.
« Il faudrait un seul endroit pour pouvoir tout gérer. »
Cette phrase résume à elle seule sa vision du secteur dans les années à venir : non pas un acteur qui ferait tout, mais un point d'entrée qui éviterait à une personne et à sa famille de porter seules la complexité du parcours.
Et dans dix ans ?
C'est la question sur laquelle je voulais terminer : comment imagine-t-il le vieillissement dans dix ans ? Sa réponse tient moins d'une prédiction que d'une direction qu'il appelle de ses vœux.
Les seniors de demain, selon lui, ne voudront sans doute pas être considérés comme un public fragile à prendre en charge. Ils voudront continuer à choisir, à décider, à vivre, et utiliser la technologie comme un moyen plutôt que comme une fin. Cela suppose, dit-il, de changer notre manière de parler du vieillissement : ne pas attendre la perte d'autonomie pour commencer à réfléchir, ne pas attendre la chute pour sécuriser, ne pas attendre l'épuisement de l'aidant pour chercher de l'aide.
Ce que je retiens de cet échange
Aurélien Poisson porte un regard sur le secteur qui tranche avec les discours habituels : pas de solution miracle, pas de dogme sur le tout-domicile, une vraie insistance sur l'humain plutôt que sur la technologie, et une préoccupation constante pour l'isolement, un sujet dont le secteur, selon lui, ne parle pas assez.
Merci à lui pour cet échange et pour cette vision, qui donne matière à réflexion bien au-delà de ce que je pensais aborder au départ.
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